A Angers, la Mairie choisit de laisser des étudiants à la rue

Le matin du 24 octobre, la ministre de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, Mme Frédérique Vidal, se rendait à Angers pour une visite au campus de Lettres, Langues et Sciences Humaines de l’Université d’Angers. A cette occasion, elle fut interpellée par un comité de mobilisation, composé de professeurs, de personnes de l’Université, d’étudiants de tous niveaux (licence, master et doctorats). Le but recherché par cet échange : l’interroger sur l’iniquité de la Loi de programmation de la recherche, les nombreux postes d’enseignants vacants à l’Université, mais aussi le problème des logements étudiants, qui manquent cruellement  dans la préfecture du Maine-et-Loire.

Pour cette rentrée 2020, la ville d’Angers compte environ 41 000 étudiants.  Pourtant, le nombre de logements en cités universitaires Crous s’élève à… 2 340. 

Les résidences universitaires publiques angevines ne peuvent donc accueillir que 5,7% des étudiants, le reste devant se donner les moyens de se loger dans le privé. A l’heure où la précarité étudiante est plus forte que jamais, les initiatives prises par la mairie ne cessent de jouer en la défaveur des étudiants.

En effet, il a été annoncé, le jour de la visite à Angers de la ministre, qui s’est entretenue avec M. le maire Christophe Béchu, que ce dernier avait simplement refusé la proposition du ministère : la construction d’une résidence universitaire d’environ 700 logements étudiants pour 2021, dont le financement aurait été pris en charge à 50% par le ministère, et le reste par la ville. Le directeur de cabinet de Madame la ministre a confié qu’ “[ils avaient] fait des propositions […], et les négociations se passent difficilement“, nous a rapporté Pasa Akin, président sur la section locale du syndicat étudiant UNEF, participant au comité de mobilisation et donc présent lors de la discussion sur la problématique du logement étudiant à Angers. 

M. le maire, n’ayant “pas prévu cette dépense dans le budget”, a préféré s’en tenir à l’implantation de résidences étudiantes privées pour “régler le problème”.

C’est ainsi que le 10 octobre dernier, la nouvelle résidence du Cours-Saint-Laud, placée dans le secteur de la gare, a été inaugurée avec fierté par M. Béchu, comme le relate l’article d’Angers Ville Actu : 127 studios, meublés et tout équipés, dans une tour de 7 étages qui accueillera bientôt également des bureaux, des commerces et un hôtel de luxe.

De la place et de l’argent, il y en a donc, mais pas pour les étudiants précaires: ces studios ont un loyer exceptionnellement haut, un 17m² étant loué autour de 500€ par mois, hors charges (notamment électricité) et taxes ; ces chiffres n’étant même pas atteints par les agences immobilières, même pour un appartement meublé de la même superficie. 

Pour une surface de 17 mètres-carré, la résidence étudiante du Cours-Saint-Laud propose un loyer de 560 euros.

Les faits vont même au-delà de ces aberrations, sachant que du côté des plus précaires, nous retrouvons une surreprésentation d’étudiants étrangers, arrivés en France en septembre pour commencer leur cursus universitaire. M. Akin nous rapporte notamment le cas d’un mineur, qui a bataillé pour pouvoir être pris en charge, en vain. Venu du Maroc, il aurait passé une semaine en hôtel, à ses frais, à ses débuts à Angers, suite à un refus d’attribution de logement de la part du Crous – toujours par manque de place, donc. Après avoir liquidé une bonne partie de son argent disponible, le jeune en question aurait passé deux nuits à la rue. L’Université d’Angers aurait finalement répondu à son appel à l’aide en lui réservant une chambre en hôtel pour 12 nuits (une première fois pour 7 nuits, puis un allongement de 5 nuits), le temps qu’il trouve une solution. 

L’Université d’Angers, proportionnellement au nombre d’étudiants qu’elle accueille, est la moins bien subventionnée par le ministère en France, avec une moyenne nationale d’environ 7000€ par étudiant, allant jusqu’à 10 000 pour les grandes écoles de l’enseignement supérieur, et tombant en dessous de 5000€ pour les étudiants de l’U.A.

Ainsi, les facs, qui sont déjà en dessous du budget universitaire moyen, se retrouvent à devoir trouver des solutions d’urgence pour des étudiants SDF, face à un ministère qui tente de petites actions largement insuffisantes comparée à la catastrophe de la situation, mais aussi face à une ville qui amplifie le problème, en se détournant des étudiants défavorisés, d’une part, et en donnant pour façade la mise en place de logements, qui ne sont finalement accessibles qu’à des budgets dépassant largement la moyenne de celui d’un étudiant angevin, d’une autre. Finalement, on peut légitimement imaginer que, comme Monsieur Emmanuel Macron, Monsieur Christophe Béchu a bien connu la galère étudiante de n’avoir vécu qu’avec seulement 1000€ par mois…

Après ces nuits à l’hôtel réservé par l’Université, les étudiants qui y étaient logés furent déplacés au camping du Lac de Maine, certains dans des bungalows, à 4, avec une seule petite table pour travailler leur cours, d’autres encore, en tente – nous étions alors en octobre. Ainsi, ils se sont retrouvés à 39 étudiants, tous de nationalités étrangères, à réformer le concept des joyeuses vacances d’été en camping, et à solliciter sans cesse le Crous de Nantes et leurs facultés respectives ; l’étudiant interrogé par l’UNEF rend compte d’une série de mail envoyés tous les 3 jours, dans lesquels il précisait toujours qu’il est mineur, et auxquels il recevait toujours la même réponse de la part du Crous (d’après lui, une réponse automatique) : il n’y a plus de place, il doit se trouver un logement privé.

Des étudiants angevins se sont retrouvés au camping du Lac de Maine, en octobre, faute de logements. Image d’illustration.

Finalement, cet interlude ne soldera pas par une happy-end : le jour de la venue de Mme la ministre sur la faculté de LLSH à Angers, les 39 étudiants logés au camping font part à l’UNEF de la fermeture du camping prévu pour la semaine de la Toussaint – la semaine qui arrivait, donc. En interpellant M. Graig Monetti, chef de cabinet de la ministre, sur ce problème de premier ordre, la réponse donnée au président de l’UNEF est que le camping ne fermera pas tant qu’une solution ne sera pas trouvée pour loger les jeunes gens.

La promesse était belle, mais la réalité en fut toute autre: le vendredi d’après, les étudiants sont expulsés du camping, car celui-ci ferme ses portes. Ils sont généreusement invités à rejoindre les squats présents à Angers, les foyers de proches qu’ils pourraient avoir en France, ou même ailleurs en Europe. Pour les moins chanceux, pas d’inquiétude: ils peuvent retourner chez eux, dans leur pays d’origine, ils sont exemptés de continuer les études qu’ils ont commencées à Angers. Pour couronner le tout, tous les déplacements se feront bien sûr aux frais des étudiants concernés, histoire de ne pas trop entacher la générosité dont ils ont pu profiter jusqu’alors.

La ville a atteint un niveau tellement critique qu’elle en vient à laisser des étudiants, parfois mineurs, s’entasser dans un camping en plein automne, supplier les services de l’Université et de la Région pour se trouver des conditions de vie décentes, dormir en pleine rue, ou même “retourner chez eux”. Depuis maintenant 3 ans, le syndicat étudiant UNEF interpelle sur les problèmes de logement à Angers, les prix étant en forte hausse, provoquant une gentrification déjà bien présente, servant probablement les chances de réélection du maire pro-Macron.

Julie Biron, le 22 novembre 2020

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