Commémoration du 11 novembre : “Sortir de l’approche victimaire”

Sortir de l’approche victimaire” : Nous devons cette expression à Iannis Roder, professeur d’Histoire-Géographie en Seine-Saint-Denis, contributeur à la Fondation Jean Jaurès et auteur d’une critique historique sur le devoir de mémoire. Nous ne reviendrons cependant pas sur le contenu de cet ouvrage si ce n’est pour étudier le sens qu’il accorde à sa réflexion. Pour agir aujourd’hui, il s’agit de comprendre les faits du passé dans leur contexte. En cela, il fait sienne l’approche d’un des plus grands historiens français du siècle dernier, Marc Bloch, qui écrit dans l’Étrange défaite : “l’attention particulière que j’ai accordée, dans mes travaux […] a achevé de me convaincre, que sans se pencher sur le présent, il est impossible de comprendre le passé” (p.30).

En faisant la même expérience que M. Bloch en 1940 sur ce sujet, on peut constater assez bêtement que la France est encore en guerre, un siècle après l’instauration du 11 novembre comme journée de commémoration des soldats tombés au front. Le mot d’ordre d’alors était “plus jamais ça”. “Ça” étant bien sûr la guerre. Mais “ça” est encore d’actualité.

Rappelons que l’armée française est engagée dans diverses parties du globe: en Syrie, au Mali, en Centrafrique… Des soldats tombent encore au front, d’autres sont traumatisés par l’expérience, les populations d’Afrique, d’Asie comme d’Europe, quant à elles, supportent une nouvelle fois les sacrifices, à la fois victimes collatérales et contributrices à l’effort de guerre. Les logiques impérialistes qui ont poussé la République française à participer à la “Grande Guerre” sont exactement les mêmes que l’intervention au Mali. L’ennemi de notre civilisation, de notre démocratie n’est plus l’Allemand mais le Djihadiste et c’est toujours pour leurs réserves de minerais qu’on pousse, sans débat, des soldats à se battre pour un conflit qui n’est finalement pas le leur. Comme en Russie en 1917, en Allemagne en 1918, en France en 1919, on s’indigne du soulèvement qui conduit au coup d’État d’août 2020 à Bamako, qui sont pourtant des conséquences directes de la guerre et une application concrète de “plus jamais ça”: plus jamais la guerre pour le profit de cent dynasties alors qu’un million de familles souffrent au quotidien. 

“Plus jamais la guerre”, mensuel suisse, Zurich, Avril 1923.

La cérémonie a tout de même lieu, toujours plus dépouillée de son caractère populaire. Cette année, seule trente personnes, dont le président de la République et les quelques médias bourgeois ont pu assister au ravivement de la flamme du soldat inconnu au pied de l’Arc de Triomphe. Cet après-midi, il y a la panthéonisation de Maurice Genevoix, témoin censuré de la guerre (269 pages de la première édition Ceux de 14 ont été censurées pour donner trop de détails sur le quotidien des poilus en période de guerre) ainsi que de “tous les soldats tombés pendant la première guerre mondiale” comme il est déclaré au JT de 13h sur France 2. Ainsi, M. Macron “veut faire le lien entre 1914-1918 et 2020”, toujours selon la chaîne du service public. Cocasse, surtout après avoir déclaré que “nous sommes en guerre” dans un discours directement inspiré de ceux pour la mobilisation générale lors de la Première Guerre Mondiale. Les leçons n’auraient-elles pas été comprises ou bien est-ce le contenu de celles-ci qui a changé en un siècle ?

Chaque année, on porte le bleuet ou le poppy en se disant “plus jamais ça” mais chaque année, “ça” existe encore. On dévoie un discours, un mot d’ordre, l’aspiration de la classe ouvrière, sur l’autel du “devoir de mémoire” dans de mâles accents patriotiques puis on s’étonne chaque année qu’une part croissante des travailleurs en a assez d’entendre cette suite de litanie, comme s’ils devaient payer les prétendues erreurs d’un quelconque ancêtre alors même que leurs aïeux furent victimes de décisions politiques et économiques pour une classe capitaliste que rien n’arrête et surtout pas la guerre.

Cette classe, justement, se dit que “les drames de l’histoire [sont] envisagés comme des outils de prévention face au danger éventuel du retour de conflits violents” (RODER I., Sortir de l’ère victimaire, pour une nouvelle approche de la Shoah et des crimes de masse) tout en oubliant qu’ “émouvoir pour mieux provoquer l’empathie [est un] risque de s’éloigner d’un nécessaire discours scientifique et historique” (Ibid, p.23). En effet, ce dernier expliquerait que pour empêcher “ça”, il faut en finir avec l’exploitation de la classe capitaliste et par là changer de société.  

Par Adam Fourage, 11 novembre 2020.

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