« Les oppresseurs dressent leurs plans pour dix mille ans » : quand Brecht faisait l’éloge de la dialectique

En 1931, en pleine crise économique planétaire et tandis que de l’autre côté des Alpes, le fasciste Mussolini faisait régner la terreur, le dramaturge allemand Bertolt Brecht nous livrait son « Éloge de la dialectique », ici traduit par Maurice Regnaut : un plaidoyer poétique pour la connaissance et la lutte.


L’injustice aujourd’hui s’avance d’un pas sûr.
Les oppresseurs dressent leurs plans pour dix mille ans.
La force affirme: les choses resteront ce qu’elles sont.
Pas une voix, hormis la voix de ceux qui règnent,
Et sur tous les marchés l’exploitation proclame: c’est maintenant que je commence.
Mais chez les opprimés beaucoup disent maintenant :
Ce que nous voulons ne viendra jamais.

Celui qui vit encore ne doit pas dire : jamais!
Ce qui est assuré n’est pas sûr.
Les choses ne restent pas ce qu’elles sont.
Quand ceux qui règnent auront parlé,
Ceux sur qui ils régnaient parleront.
Qui donc ose dire: jamais ?
De qui dépend que l’oppression demeure? De nous.
De qui dépend qu’elle soit brisée? De nous.
Celui qui s’écroule abattu, qu’il se dresse!
Celui qui est perdu, qu’il lutte !
Celui qui a compris pourquoi il en est là, comment le retenir?
Les vaincus d’aujourd’hui sont demain les vainqueurs
Et jamais devient : aujourd’hui.

Bertolt Brecht, Éloge de la dialectique, 1931.

Plusieurs observations et définitions s’avèrent utiles pour mesurer toute la puissance de ces vers, et nous tenterons d’en apporter les principales.

Qu’est-ce que la dialectique ?

La société humaine, la vie et l’univers sont le produit de forces contradictoires en mouvement, chacune influençant chaque autre à des degrés divers, le tout s’équilibrant dans un certain ordre, dans un certain état global – à la stabilité souvent éphémère.

Puisque ces forces sont en mouvement permanent, leurs permanentes évolutions quantitatives peuvent atteindre à des degrés donnés un seuil qualitatif, qui rend caduque l’ordre établi jusqu’alors, ordre alors dépassé par un état nouveau, un équilibre nouveau.

Tel est l’enseignement de la dialectique, de l’étude de la contradiction, dans notre compréhension du monde, qui s’applique aux disciplines dites de sciences dures – physique, chimie, géologie, biologie – et également à la philosophie, dans la compréhension par l’être humain de ce qui l’entoure et de ce dont il est le résultat.

Le matérialisme en renfort

La dialectique à elle seule, telle que Hegel l’a théorisée en premier lieu, ne peut prétendre à l’explication de toute chose. Ce que fit Marx dans ses jeunes années, dédiées à la philosophie, sera de « remettre sur ses pieds » la dialectique en posant, dans le vaste champ de notre monde où des milliards de forces s’opposent et s’équilibrent, le principe du matérialisme : l’existence physique précède toute idée, toute pensée.

Là où Hegel voyait la finalité de la dialectique dans l’existence et la préséance de Dieu, Marx pose comme préalable à toute pensée, humaine et humble ou prétendument divine et toute-puissante, l’univers physique en mouvement. C’est l’opposition philosophique fondamentale entre l’idéalisme, qui considère que l’idée (celle de l’Homme ou celle de Dieu) d’une chose précéderait son existence physique, idéalisme dans lequel versent l’immense majorité des philosophes ; et le matérialisme, qui pose le principe strictement inverse.

Dès lors, la philosophie n’est plus « hors sol » ; être philosophe ne signifie plus « prendre les choses du bon côté », tout comme être matérialiste ne signifie plus « être attaché aux choses matérielles ». Sciences et philosophie se conjuguent par le matérialisme et la dialectique, qui sont précisément « découvertes » (davantage qu’inventées) grâce aux progrès de la connaissance scientifique de l’Homme.

Entendons-nous bien : le matérialisme dialectique ne s’apprend pas par le respect de saintes écritures ; il s’exerce par chacun à partir de son vécu, pour qu’il puisse saisir les influences de son environnement physique sur sa propre pensée, questionner ses préjugés, c’est-à-dire ses idées les plus enracinées, et étudier le monde qui l’entoure dans une séquence donnée pour que lui apparaissent les contradictions majeures sur le point d’être résolues et dépassées.

De cette considération philosophique du monde la plus aboutie au stade de connaissance où nous nous trouvons, découle le matérialisme historique : la compréhension de la société humaine. Les philosophes n’avaient jusqu’alors fait qu’interpréter le monde, il s’agit désormais de le transformer. L’Histoire de toute société humaine jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes – esclaves et maîtres, serfs et seigneurs, ouvriers et bourgeois, en un mot opprimés et oppresseurs. Une Révolution est la destitution, le renversement de la domination d’une classe dirigeante par une classe subalterne ; ainsi la Révolution de 1789 aboutira à la prise des pouvoirs de la noblesse féodale par la bourgeoisie capitaliste. « Et sur tous les marchés l’exploitation proclame: c’est maintenant que je commence. »

Les armes pour transformer le monde

Nous en revenons à Bertolt Brecht et son « éloge de la dialectique », une célébration des mouvements qui immanquablement finiront par aboutir à la prise de pouvoir par les actuels opprimés sur les actuels oppresseurs.

Tout au long de ce poème s’opposent idéalisme, idée prétendument supérieure et inexorable, qui touche les classes dominées par la propagande des classes dominantes – « La force affirme : les choses resteront ce qu’elles sont » et « chez les opprimés beaucoup disent maintenant : Ce que nous voulons ne viendra jamais » – et matérialisme dialectique : « Quand ceux qui règnent auront parlé, Ceux sur qui ils régnaient parleront. »

Or, l’idéalisme conduit même « Les oppresseurs » à « [dresser] leurs plans pour dix mille ans » au mépris de l’évolution naturelle, dans l’ignorance de la dialectique et du matérialisme, et se croire dominants à jamais est précisément ce qui causera leur perte.

A l’inverse, la maîtrise des connaissances scientifiques par les opprimés leur pave la voie de la victoire : « Celui qui a compris pourquoi il en est là, comment le retenir ? » Brecht présente une éloge de la connaissance, seule à même de libérer celui qui s’en saisit, pour dépasser la force d’inertie selon laquelle « il en a toujours été ainsi », « les choses sont immuables », « rien ne pourra changer » ou encore « l’être humain est naturellement prédisposé à l’injustice ». Tous ces préceptes se trouvent, aujourd’hui, dépassés par les progrès scientifiques de l’être humain et le niveau actuel de développement des connaissances humaines.

« Celui qui vit encore ne doit pas dire : jamais ! » Davantage encore qu’une invitation à la connaissance, c’est une invitation à la lutte collective pour la cause commune de la justice sociale que présente Brecht. « Celui qui s’écroule abattu, qu’il se dresse ! Celui qui est perdu, qu’il lutte ! » car l’état d’une chose ou même d’une personne, n’est pas inaltérable ; il est justement et constamment altéré par une multitude d’influences à des degrés divers de son environnement physique, et peut voir son état transformé quand les petits changements quantitatifs aboutissent à passer un cran qualitatif : passer d’« abattu » à « dressé » sur ses jambes.

L’oppression, l’exploitation sont des processus, des phénomènes en marche exercés par les oppresseurs, les exploiteurs ; ces processus peuvent être renversés et les pouvoirs confisqués par une classe dominante, appropriés par une classe dominée. Si l’on considère que la fin de l’oppression « dépend » de « nous » les opprimés, alors : « Les vaincus d’aujourd’hui sont demain les vainqueurs ; Et jamais devient : aujourd’hui. »

Benoit Delrue, le 8 novembre 2020

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